Pourquoi toujours peindre la Suisse en noir ?

A-t-on raison d’être optimiste ? Dans un essai que nous publions ces jours – « La Suisse face au chaos du monde », sous-titre : La prospérité menacée, vraiment ? (éd. Slatkine) – nous répondons par l’affirmative. Il peut sembler à priori téméraire de penser que la Suisse va s’en sortir dans ce monde agité par les passions mauvaises et menacé par les prédateurs de toutes sortes. Mais l’histoire du pays montre que nous avons toujours réussi à résoudre les problèmes les plus complexes et ce n’est pas parce que nous traversons une période difficile que la Suisse est perdue.

Dans une chronique récente, François Nordmann ne partage pas cet optimisme et nous le reproche. Il en veut pour preuve que l’économie suisse ne se porterait pas si bien.

Les chiffres ne le disent pas. Récemment, le Secrétariat d'État à l'économie (SECO) nous annonçait tabler sur une croissance de 0,9 % pour 2026, avant une hausse estimée à 1,6 % en 2027. Quant au baromètre conjoncturel du KOF, il a progressé à 106,7 points en août 2026, se situant au-dessus de la moyenne à long terme. Il y a bien sûr - nous ne sommes pas dupes - d'autres données qui sont moins optimistes. Mais faut-il toujours les isoler et en faire une bête à chagrin ?

M. Nordmann nous dit que la Suisse a perdu deux rangs au classement de la compétitivité mondiale. Diable ! nous voici 3e des pays les plus compétitifs au monde, derrière Singapour et Hong Kong, mais devant les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, les États-Unis. Rien qui ne ressemble à une dégringolade. Quant aux taxes punitives de Donald Trump, elles n’ont pas pour l’instant provoqué d’effondrement, et il est bien difficile de dire d’ores et déjà que la Suisse sera la grande perdante de cette situation. Sauf à toujours vouloir prêcher le pire, mais dans quel but ? 

Notre essai fait l’inventaire réfléchi de ses atouts Ce qui semble déplaire à M. Nordmann, probablement davantage adepte d'une petite musique pessimiste qui se fait entendre depuis des décennies. Et qui incite les plus aventureux – les plus craintifs ? – à proposer l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN. Mais les Suisses n’en veulent pas.

Depuis 1992 et le rejet de l’Espace économique européen, beaucoup ont cru que l’économie allait s’effondrer. Il n’en a rien été. Mais il subsiste toujours l’effroi que le pays puisse aller de plus en plus mal. Nos interlocuteurs au cours de cette enquête - historiens, économistes, journalistes, politiciens, ambassadeurs - n'ont pas validé la thèse des déclinistes de tous poils.

L’essentiel est ailleurs. La Suisse dispose d’atouts exceptionnels : la démocratie directe, la stabilité politique, la culture du travail, l’histoire économique, celle que notre confrère alémanique Markus Somm vient d’analyser brillamment dans un essai traduit en français (« Pourquoi la Suisse est devenue riche », éd. Slatkine).

Nous ne sommes pas de doux rêveurs pour autant. Et qui lira le livre découvrira que nous n’avons pas passé sous silence les enjeux auxquels nous sommes confrontés ni les risques qu’ils engendrent. La géopolitique qui bouscule la Suisse, la croissance rapide de la population, la paupérisation de la classe moyenne, l’inconfort de la mobilité.

Si nous étions méchants – ce que nous ne sommes pas ! – nous dirions que M. Nordmann cultive une certaine Schadenfreude : ce pays qui va si bien n’est pas prêt en effet de rejoindre une Europe de plus en plus normative, pas exempte de reproches, et qui a accepté honteusement le diktat de Trump. Ce n’est pas être anti-européen que de le constater. Les Islandais viennent de refuser l’adhésion tout en privilégiant leur appartenance à l’EEE. 

« Les passions tristes, dit Spinoza, sont des émotions qui diminuent notre puissance d'agir et nous réduisent à un état de passivité ou de servitude ». Alors, sortons du déclinisme ambiant. Notre essai est un pari optimiste pour le futur. Nous avons aussi exploré, dans sa dimension historique et psychanalytique, l'âme Suisse, celle-là même qui nous a permis de conjuguer les contradictions sans paralyser notre action. Fort de cette plongée dans « l'idée Suisse », nous avons la conviction que la Suisse a bien plus de cartes en main que les détracteurs professionnels ne le répètent à l'envi. 

André Crettenand et Patrick Nussbaum

https://www.letemps.ch/opinions/pourquoi-toujours-peindre-la-suisse-en-noir

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