Carney, l’homme qui dit non
On louvoie, on hésite, on atermoie. Au pire, on courbe l’échine. Lui, dit non au méchant. Tout simplement, et ce refus devient soudain spectaculaire tant le monde n’est plus habitué à résister. Comme s’il avait perdu la faculté de s’insurger, comme s’il était devenu définitivement disciple de Vénus plutôt que de Mars pour reprendre l’expression du politologue américain Robert Kagan stigmatisant l’Europe face aux États-Unis.
Formidable affrontement : un Ubu roi aux twitts irrépressibles face au calme olympien du banquier d’affaires. L’eau et le feu. La folie et la raison. Mais l’un est le président de la première puissance mondiale. Cela complique les choses.
Mark Carney dit non à Trump, et il ne transige pas. Il interrompt les négociations commerciales avec l’administration américaine car il juge les conditions proposées insupportables. Il répond mot pour mot au président américain. Aux tarifs, contre-tarifs. « Dollar pour dollar ». Les menaces, même pas peur. Il assume les risques et les Canadiens le soutiennent.
Que l’on soit enthousiasmé par Carney le rebelle en dit beaucoup sur notre accablement. Personne n’a tenté la rébellion jusqu’ici à l’exception de la Chine mais c’est un empire et si le Canada dispose de quelques atouts, il n’en demeure pas moins une puissance modeste, de celles que Trump persiffle et maltraite volontiers. Le Canada impressionne par son territoire, mais ses 40 millions d’habitants en font un petit pays face aux États-Unis. Comme toujours Trump sous-estime l’enchevêtrement des flux économiques, oublie que le Canada fournit le gaz et l’électricité au nord de l’Amérique et que ses usines de voitures dépendent de l’aluminium canadien.
Une leçon pour l’Europe
Mark Carney avait déjà stupéfié – enchanté - le monde au Forum de Davos en janvier, sonnant la révolte, expliquant qu’il y avait un devoir de résistance qui tenait autant à ses convictions personnelles qu’à un art raisonné de la géopolitique. Les petits et les moyens États, plaidait-il, pourraient former une coalition et représenter ainsi une force non négligeable. Ce qui était en soi une leçon aussi pour l’Union européenne dont la présidente avait basté honteusement devant le joueur de golf. Mark Carney pourra redire sa conviction à Strasbourg devant le Parlement européen le 17 septembre.
Mais l’Europe séduit autant que les États-Unis écœurent. « On cherche des partenaires fiables à travers le monde, dit-il, on les trouve partout sauf aux États-Unis ». De fait, le Canada lance des négociations avec l’Union européenne pour un partenariat économique et sécuritaire.
Trump a trouvé à qui parler. Représailles mesquines, il renomme le Lac Ontario en Lac d’Amérique, ce que les cartes de Google et de Apple s’empressent d’adopter. La navigation lacustre – une voie commerciale importante pour les États-Unis - ne devrait pas être perturbée pour autant.
Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, selon la formule célèbre de Camus. Trump persiste dans l’exercice. Haranguer, fulminer, menacer, renommer, il ne lui reste bientôt plus que le pouvoir de la parole faute de réel pouvoir. Car « Trump Always Chickens Out », il se dégonfle toujours.
L’homme qui dit non nous soumet malgré une énigme. Pourquoi les petits pays, les pays de taille moyenne ne s’unissent-ils pas pour dire non ensemble ?