L’habit ne fait pas le soldat
Il a troqué le costume de ville pour un treillis gris-vert mal ajusté, prêt d’un jour. Un QG de campagne qui ressemble plus à un studio de l’ère soviétique qu’à une ligne de front, et voici que Vladimir Poutine s’avance dans ce décor de guerre, trop apprêté pour être vrai. Il faut croire que l’heure est grave pour que le président se présente ainsi en militaire, comme si l’habit devait sublimer le moment et assurer l’aura du chef des armées.
La tenue de combat est là pour dire qu’il reprend les choses en main et que ça ne rigole plus. Vladimir Poutine veut diriger le mouvement, organiser les attaques au front, mais aussi punir et se venger. Il n’en reste pas moins à distance, dans une salle discrète, derrière une grande table. Son arme, c’est surtout l’invective, et les menaces.
Menaces envers les Européens. Ils aident l’Ukraine, ils risquent gros, avertit Poutine. Pas de bombe nucléaire cette fois – la ficelle a trop servi – mais des envies renouvelées de conquêtes, plus loin encore.
Menaces envers l’armée ensuite. N’a-t-on pas vu un officier braver le tsar et dénoncer les turpitudes de sa hiérarchie, pire oser évoquer une possible rébellion ? L’homme a été arrêté, il a disparu. Pas question que d’autres s’imaginent jouer les Prigojine wagnériens.
Mais, doit-on s’équiper particulièrement pour une « opération spéciale » ? La colère froide cache mal l’anxiété du dictateur. Cette pluie de drones et de missiles qui s’abat sur la Crimée, sur St-Pétersbourg ou Moscou, qui détruit les raffineries, les infrastructures pétrolières et gazières, qui isole la Crimée, coupe les voies d’approvisionnement, chasse les navires sur la mer Noire et d’Azov, qui provoque les pénuries d’essence, les coupures d’électricité et l’inflation frappe la Russie comme un boomerang fatal. Et le peuple impassible de la Russie qui détournait les yeux, découvre avec stupeur dans un ciel enfumé les machines vrombissantes. La guerre s’est rapprochée dangereusement. Jusque-là, les jeux du tsar, ils s’en désintéressaient.
La Crimée jugée perdue, devant retourner naturellement dans le giron russe, passée par pertes et profits depuis 2014, subit de plein fouet la nouvelle stratégie et redevient un territoire à inclure dans la négociation. En 2022, beaucoup d’observateurs jugeaient que l’abandon de la Crimée et du Donbas était le prix à payer pour sauvegarder notre paix et notre prospérité. On ne savait pas très bien où se trouvait l’Ukraine ni si c’était un grand pays ni s’il était habité par un vrai peuple, ni s’il avait une armée. Sur les plateaux de télévision, le ton a changé. Il changera encore.
Le treillis arboré dit autre chose : une faute de goût et une erreur de jugement. La guerre n’est plus la guerre. L’armée traditionnelle, dotée de canons, d’avions et de sous-marins, voire de l’arme nucléaire, ne s’impose plus nécessairement dans la guerre dite hybride. L’Iran le démontre. La Russie l’apprend à ses dépens. Cette « grande puissance » se fait damner le pion par de jeunes geek. Les Ukrainiens bricolent, disions-nous avec admiration et bienveillance. Désormais, c’est un peu plus sophistiqué. Ils innovent. Ils exposent leurs drones et leurs robots comme au Salon militaire de Paris en juin. Ils exportent.
Tuer l’archer plutôt que la flèche
Dis-moi comment tu t’habilles, et je te dirai comment tu fais la guerre. Le sweat shirt dit mieux l’intelligence d’une nouvelle génération qui s’est essayée à la guerre et y répond avec sa culture, celle de l’IA, des data et de l’imagination au pouvoir. « Aujourd'hui, je crois que la victoire dans cette guerre appartient à celui qui est plus intelligent », dit Zelensky avec forfanterie, mais il a des raisons d’être fier. La défense des villes contre les missiles balistiques russes qui s’abattent sur les immeubles civils reste malgré tout un point faible et l’Ukraine paie un prix fort chaque nuit.
L’offensive « dans la profondeur » pour reprendre l’expression consacrée est spectaculaire. « Tuer l’archer plutôt que la flèche », quel formidable renversement stratégique. Mais ce n’est qu’un épisode de plus dans cette guerre de longue durée où les dieux favorisent tour à tour l’un ou l’autre belligérant. Il est peu probable que les coups portés en territoire russe contraignent Poutine à négocier. Il est déterminé à conquérir tout le Donbass et plus si possible, et les soucis ou les souffrances de son peuple ne le détourneront pas de son obsession.