L’inversion de la peur

Nous allons vous ramener à l’âge de la pierre ! Nous allons détruire votre civilisation ! Y a-t-il menace plus terrifiante lorsque c’est le président d’une puissance aux moyens incommensurables qui la profère ? Quoi de plus terrible, de plus insensé ? Donald Trump annonce le feu du ciel et l’enfer sur terre. De tous temps, on aurait tremblé. On a tremblé. Aujourd’hui, on ne tremble plus. L’Amérique faisait peur. Elle ne le fait plus.

Cette inversion de la peur est l’effet le plus inattendu du bouleversement que Donald Trump a initié depuis le début de son mandat. Il veut édifier une Amérique grande à nouveau, il la fragilise de jour en jour. Il veut faire la loi dans le monde, il le déstabilise profondément. On n’aura jamais vu un tel déchaînement de vents contraires par la faute d’un seul homme que personne dans son entourage n’aura réussi à extirper de sa « vérité alternative ». Une suite inattendue au « 1984 » de George Orwell où le pouvoir soutenait que 2 + 2 = 5 . Trump, à la Maison Blanche, le croit aussi.

En 2026, Big Brother pète un circuit. A force de pervertir les faits, la réalité se rebiffe. Et tout se fissure.

C’est un président déboussolé qui appelle au secours les alliés de l’OTAN et les somme d’intervenir dans le détroit d’Ormuz, puis les insulte, dépité. Ce sont les Européens qui voient leur allié les railler, et qui étudient le scénario d’une OTAN sans les États-Unis. Ce sont les diplomates qui n’en croient pas leurs yeux en rencontrant les amateurs envoyés par la Maison Blanche. C’est le monde qui redoute une récession économique majeure. Ce sont les vétérans qui s’interrogent : Pete Hegseth, présentateur de Fox News devenu ministre de la Défense, licencie en pleine guerre un général de l’État-major parce qu’il a été nommé par Joe Biden. Ce sont les Américains qui s’inquiètent voyant le prix du gallon exploser et qui découvrent que ce sont eux aussi qui paient au final les spectaculaires taxes à l’importation. Les Démocrates, des Républicains aussi, des influenceurs commencent à douter sérieusement de la santé mentale du président. Passer pour un fou serait à leurs yeux peut-être moins dommageable que de passer pour un faible.

Que se passe-t-il quand une puissance dévoile ses faiblesses à la face du monde ? Est-ce là l’allié qui devait assurer notre sécurité depuis la fin de la Guerre ? Est-ce là le pilier de l’OTAN, à même de terrasser tous les méchants de la planète ? Est-là le protecteur des pays du Golfe ? L’Amérique se surprend à compter ses missiles comme n’importe quel belligérant. Elle interrompt les livraisons promises. Elle demande à la Pologne de restituer les systèmes Patriot. Les Iraniens ne plient pas. Ils ont bombardé à tout va Israël et les pays du Golfe, ils détiennent une carte maîtresse grâce au détroit stratégique qu’ils contrôlent. L’intelligence de situation permet de résister au déluge de missiles. La fureur que promet Trump aux Iraniens le frappe en retour. Le voilà qui vacille. Il a peur à son tour.

L’illusion de puissance

Donald Trump est-il un personnage malveillant ou le produit d’une nation satisfaite d’elle-même, convaincue de son exceptionnalité ? Les Américains se posent la question, comme Lydia Polgreen, éditorialiste du New York Times : « Trump est-il un monstre de l'histoire ou son accomplissement, une aberration ou un aboutissement ? La réponse est sûrement les deux. Mais au cours de sa présidence, Trump a révélé une maladie beaucoup plus ancienne : la foi inébranlable de l'Amérique en sa capacité à façonner le monde à son goût, indifférente à ce que les autres pourraient vouloir et extrêmement confiante que son plan est le bon ».

Trump, l’ado fou à qui on ne saurait refuser quoi que soit serait le produit d’une Amérique inquiète, désorientée, aveuglée par sa propre force.

La question que pose Lydia Polgreen est abyssale. C’est celle du rôle des leaders, qui précipitent leur peuple dans un destin inéluctable et malheureux. L’éditorialiste s’en émeut, doute, redoute d’y répondre. Elle dit donc : il y aurait deux phénomènes à l’œuvre. Un président dément – je sais que beaucoup défendent encore l’opinion qu’il a un plan - que personne n’est en mesure de raisonner, et la propension naturelle d’une puissance confrontée à une guerre asymétrique, incapable d’en arrêter le cours, encouragée à engager de plus en plus de moyens, quitte à s’enferrer. Le piège qui se referme, inexorablement.

Malédiction de l’Histoire

Lydia Polgreen a beau jeu de rappeler le Vietnam, l’Irak, la Somalie, l’Afghanistan. En fait, une puissance n’est pas une puissance à elle toute seule. Elle s’appuie sur des alliés, elle les protège, elle en attend reconnaissance et aide en cas de besoin. Elle n’en fait pas des obligés. Elle ne les humilie pas.

Toute puissance est un colosse aux pieds d’argile. Toute hégémonie destinée à être contestée. Les historiens citent volontiers la Ligue de Délos (5e siècle avant J.C.), cette alliance militaire de villes grecques, formée pour faire face aux Perses, mais qu’une Athènes arrogante contraignit à des taxes de plus en plus lourdes, et qu’elle soumit à sa seule hégémonie. Similitudes ?

Les historiens soucieux de dater les périodes évoquent un « moment Suez ». Allusion à l’opération conduite par la Grande-Bretagne, la France et Israël qui interviennent en Égypte en 1956 pour la contraindre à ouvrir le canal. Mais l’Amérique d’Eisenhower les somme d’arrêter. Ils plient, et cèdent ainsi la suprématie mondiale à la nouvelle puissance. Personne ne prend encore la place des États-Unis aujourd’hui. Certes, elle n’a pas perdu, pas gagné non plus. Mais elle a perdu quelque chose d’infiniment précieux : la crédibilité.

Le magazine « The Economist » du 4 avril affiche en Une un Trump abasourdi, bouche ouverte, flou, et un Xi en arrière-plan souriant, la mine chafouine. En exergue, une citation attribuée à Napoléon Bonaparte, qu'il aurait prononcée alors que ses ennemis abandonnaient les hauteurs d'Austerlitz : « Ne stoppez jamais votre ennemi lorsqu'il commet une erreur ». La Chine qui observe, sourit, attend son heure. Le NYT cite un professeur de sciences politiques : « Alors que nous avons l'air fous et que nous parlons de bombarder un pays jusqu'à l'âge de pierre, la Chine ressemble à un artisan de paix et à un agent de stabilité ». L’éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, rapportait il y a quelques mois au retour d’un voyage à Pékin le propos d’un homme d’affaires établi là-bas : « Il fut un temps où les gens venaient en Amérique pour voir l'avenir. Maintenant, ils viennent ici ».

Un accélérateur de conscience

Nous, Européens, avons beaucoup appris en quelques mois. A force de taper à coups de marteaux sur notre tête, le message devrait enfin percuter. Trump est un accélérateur de conscience. Nous ne pouvons pas continuer à bénéficier de la protection gracieuse des États-Unis. « Sans les États-Unis, il n’y a pas d’OTAN », dit le secrétaire d’État Marco Rubio, semblant effrayé à l’éventualité d’une telle idée. Les Instituts de la guerre ne sont pas aussi catégoriques. L’industrie militaire s’est considérablement développée ces dernières années en Europe : anti-missiles, avions de chasse et même, drones ukrainiens. Le Royaume-Uni et la France possèdent l’arme nucléaire. Le budget de l’Union a aussi considérablement augmenté. C’est l’Europe qui devrait quitter l’OTAN. Pas de manière brutale, ni sous la menace. Mais en négociant les termes d’un nouveau partenariat. Nous avons tout à gagner à leur louer, au prix fort, leurs bases en Europe dont ils ont besoin absolument comme la campagne aérienne contre l’Iran l’a montré. L’aide américaine serait la bienvenue en cas de nécessité. « Quand on voit les dif­fi­cul­tés de la Rus­sie à pro­gres­ser en Ukraine, on se dit quand même que 350 mil­lions d’euro­péens peuvent résis­ter là où moins de 40 mil­lions d’ukrai­niens l’ont fait », dit le géopolitologue Dominique Moïsi.

Trump a miné la crédibilité de l’Amérique en quelques mois, il faudra plusieurs années à ses successeurs pour la reconstruire. Et de sacrés gages de bonne volonté.

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