Zeus rend fou celui qu’il veut perdre

Oui, il est fou. Pas dingue ou foutraque qui disent la folie enchantée, le talent pur ou le génie. Non, la maladie dans ce qu’elle a d’absolu et de terrible. L’affirmer vous expose immédiatement au soupçon que vous êtes incapable de discerner la stratégie que conduirait Donald Trump. Et on ne peut pas reprocher aux commentateurs de la géopolitique de redoubler d’efforts, jour après jour, pour déceler, ici, la cohérence cachée, ou expliquer, là, doctement le plan maléfique. Je l’ai fait aussi. Je devine donc j’existe.

Dire qu’il est fou, c’est un peu renoncer à comprendre, c’est clore l’analyse, c’est se taire. Une défaite de la pensée.

C’est risquer le reproche d’être soi-même atteint de « Trump Derangement Syndrome », une forme de dérèglement mental que ses équipes ont inventé pour disqualifier toute critique du président. C’est celui qui dit qui l’est. « C’est un mécanisme classique de projection qui ne trompe personne. Traiter l’autre de fou en utilisant le vocabulaire de la psychiatrie et en l’accusant de la pathologie dont on est soi-même porteur », explique Élisabeth Roudinesco, historienne et psychanalyste, dans « Le Grand Continent ».

Je sais, seul un médecin l’examinant pourrait poser le diagnostic et définir ce qui ressort de la maladie ou de la mégalomanie. Mais il y a les faits, les déclarations à l’emporte-pièce, les messages obscurs à point d’heures, les discours fumeux, les confusions – Islande au lieu de Groenland - les incohérences qui remplissent le flux bavard de l’actualité.

Roi Lear avide de savoir qui l’aime le plus, Trump ne connaît plus de limites. Depuis l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro, toutes les digues semblent avoir sauté. Davos fut un sommet d’inepties. Un discours erratique, des anecdotes incongrues sur son enfance, des menaces à tout va, des attaques délirantes contre le président français qu’il ridiculise, la création d’un « Conseil de la paix », une ONU parallèle qu’il est appelé à diriger à vie, et où il invite la Corée du Nord. Et des punitions : le premier ministre canadien a tenu un discours jugé par tout le monde comme exceptionnel. Trump se venge en menaçant le Canada de 100% de taxes ou en encourageant son administration à revendiquer l’Alberta. Il ne le fera pas. Tout le monde sait qu’il recule systématiquement. Les bourses américaines ne s’en émeuvent même plus.

Roudinesco ajoute : « Là est son délire visible : un délire des grandeurs fondé sur le culte de son ego ; un délire narcissique d’histrion qui devient d’autant plus dangereux que son entourage s’y soumet. En 2017, il a été qualifié par les meilleurs psychiatres américains de « mélange de sociopathe, narcissique, sadique, dangereux et incapable de gouverner son pays ».

La revanche de l’Histoire

La petite Suisse a eu sa part. Ce pays qui s’enrichirait en vendant des montres chères aux États-Unis avec tant de profit, voilà qui agace le président. Un si petit pays qui ferait de si bonnes affaires. Mais le fou décide parfois de ne pas couper la tête, et Trump nous accorde sa grâce : il nous laissera vivre, annonce-t-il.

Tout ce qui est excessif est insignifiant, se dit-on pour se rassurer. Mais c’est un fou qu’il faut craindre. Car il dirige l’État le plus puissant du monde. Un fou tout seul, la belle affaire. Mais un roi fou, on change de dimension. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, présent à Davos, le dit. Les Républicains le murmurent, en privé. On se souvient de Joe Biden, brave mais diminué, que son équipe protégeait et qui s’exposait aux sarcasmes et aux moqueries de Trump. Par une revanche de l’Histoire, Trump semble rattrapé par la maladie. Et il compte sur ses fidèles pour démentir toute altération neurologique. Le débat sur sa santé mentale va le poursuivre inexorablement ces prochains mois, autant que l’affaire Epstein.

Qui l’arrêtera ? L’opinion publique ? Le gouverneur de Californie ? Les Républicains eux-mêmes ? Les manifestants à Minneapolis après deux lâches assassinats commis par des membres de l’ICE, la police des douanes ? Les vétérans d’Afghanistan, choqués par les propos honteux du président ? Zohran Mamdani le nouveau maire démocrate de New York ? Les juges fédéraux ? Les élections de mi-mandat ? Contrairement à ce qu’on croit, toute une Amérique se rebelle.

Trump prend Dieu à témoin qu’il fait du bon, très bon, travail, « good job ». Mais nous savons que Zeus rend fou celui qu’il veut perdre.

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Ma cassette, ma cassette, où courir, où ne pas courir !