SSR, nous avons raison d’être exigeants !
Quel est le juste prix ? Telle est la question. Et tel n’est pas l’enjeu. L’initiative de l’UDC propose une baisse de la redevance et avance comme premier argument la lutte contre le coût de la vie, mais l’intention est autre. Les initiants accusent les rédactions d’être à gauche, blâment les chefs, détestent l’orientation jugée politique des programmes. Ils expriment leur agacement et leur colère, par la coupe claire des budgets. Ils souhaitent punir.
Les critiques ne sont pas toujours infondées. Mais l’initiative ne répond pas aux défis de l’heure. La seule question qui vaille par ces temps de confusion et de bouleversements, c’est celle du rôle du service public. Que font les chaînes en matière d’information, de débat, de décryptage? En font-elles suffisamment? Quelle importance et quelle place accordentelles à la culture? Comment fournissent-elles aux citoyennes et aux citoyens le récit vrai et sincère qui permette de comprendre ce monde shakespearien, «out of joint… », détraqué, hors des rails. Le monde nouveau pose de nouvelles exigences aux médias de service public.
Le niveau élevé du oui dans les sondages, et sans doute lors du vote, doit être considéré avec attention. Je ne crois pas que la hauteur de la redevance en soit le motif principal. Il y a quelque chose de plus essentiel qui est en train de monter, qui est de l’ordre du désenchantement. L’initiative connaît du succès parce que les Suisses ont le sentiment que le média répond de moins en moins à leurs attentes. Ils sont un peu désarçonnés et ne trouvent plus nécessairement à la télévision ou à la radio les réponses aux questions qu’ils se posent. Ils s’interrogent sur le monde, ils s’inquiètent pour l’avenir de la Suisse. Ils regardent la télévision, ils écoutent la radio, ils attendent. Mais ils perçoivent un flottement.
Le service public, ce n’est pas que de l’analyse froide, ce sont aussi des émotions, la capacité de ressentir ce qui est à l’oeuvre dans la société, de le mettre en lumière, et de lui donner du sens. L’époque est riche en bouleversements, elle appelle à des débats quotidiens, des soirées spéciales, parfois des prises d’antenne événementielles. De nouveaux défis que la SSR se doit de relever et qu’elle tarde à relever.
“ Le service public, ce n’est pas que de l’analyse froide, ce sont aussi des émotions, la capacité de ressentir ce qui est à l’oeuvre dans la société “
La SSR s’est un peu perdue dans un foisonnement de formats (on disait émissions autrefois) tous azimuts, renonçant à faire des choix plus rigoureux. Mais le service public, c’est aussi créer, oser, prendre des risques. Et ne pas faire de l’audience le seul critère du succès.
On s’est beaucoup focalisé ces dernières années sur la distribution des contenus, les réseaux, les plateformes numériques, réflexion essentielle mais qui s’est faite au détriment de la création. Les bouleversements du paysage médiatique, la crainte parfois de prendre des risques ont installé durablement le marketing au centre de toute stratégie comme le moyen le plus adéquat de sauver le média. Ce n’était pas le cas lorsque journalistes, réalisateurs et créatifs étaient aux commandes. Le salut était alors dans le programme.
La RTS propose une émission culturelle phare, intitulée «Ramdam». Elle présente les acteurs et les actrices de la vie culturelle en Suisse romande. Mais l’émission n’est pas jugée digne du prime time. Elle est diffusée bien au-delà de 22h30. On préjuge de l’intérêt et de la curiosité des téléspectateurs. Et même si l’émission ne faisait pas un record d’audience en début de soirée, elle remplirait son objectif de service public en donnant au plus grand nombre l’opportunité, la chance, de découvrir la création romande. SRF, elle, vient de supprimer une émission scientifique et une quotidienne à forte connotation culturelle. Les économies, justifie-t-elle, commencent par là. Mauvais signal.
Si l’initiative de l’UDC est acceptée, la SSR n’aura pas le loisir de réfléchir à tout cela sereinement, ni d’évoluer, ni d’entreprendre une réflexion fondamentale sur son rôle. Elle sera prise dans un formidable exercice d’économies et devra gérer la casse sociale. Il s’ensuivra des années de coupes cruelles, de doutes existentiels, qui l’éloigneront de sa mission de base. Les bureaux régionaux seront fermés alors qu’ils jouent un rôle essentiel dans la collecte des informations sur le terrain, la «cueillette», comme disent joliment les Québécois.
Le service public se vit et s’invente sur le terrain, au contact de la vie et du quotidien. C’est cette proximité qui génère la confiance d’un public bombardé par ailleurs par des flux d’inanités, de fake news et de «vérités alternatives». Dans ce brouillard informationnel où l’on distingue de plus en plus difficilement ce qui relève du vrai et du faux, le rôle des médias de service public s’avère crucial.
La Suisse est un petit territoire ouvert à toutes les ondes des pays voisins. Les chaînes y bénéficient de moyens incomparables. La concurrence est rude. Raison de plus pour assurer à la SSR les moyens de produire une information de qualité qu’elle se doit de délivrer à toutes les régions de Suisse, tenant compte de la diversité des cultures et des langues. Mais nous avons raison d’être exigeants.
Paru dans Le Temps le 27 février 2026